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Il faut se marrer, c’est un devoir, une éthique, un acte de citoyenneté.

Philippe Muray voyait dans l’Homo festivus le mutant définitif de notre espèce, le fossoyeur de l’Histoire, l’acteur clownesque de la fin du monde. Le « ludique » est comme un acide qui mine toute construction, matérielle ou immatérielle. Il a envahi l’école, la rue, l’intérieur des autos et des maisons, la télévision, jusqu’aux plus hautes instances de l’État.

Il faut donc se marrer, c’est un devoir, une éthique, un acte de citoyenneté. L’attentat contre Charlie a permis que s’instaure une atmosphère irrespirable de consensus compacte, enjoignant chacun – sous peine de blasphème – de communier dans la religion du rire. Mais rien à voir avec celui du carnaval ancestral, qui était ancré dans l’épaisseur des siècles et structurait la communauté autour de signes reconnus par tous. Le rire actuel a quelque chose de menaçant, d’inquisiteur, de totalitaire. Ne pas rire, c’est, ipso facto, se placer hors de l’humanité, littéralement, être un scélérat.

La mode d’Halloween est l’exemple parfait d’une importation, comme le Téléthon, les cross citadins, la chasse aux Pokémon, la country, etc., de cette aliénation commerciale et américanisée qui a, progressivement, tenté de remplacer les grandes festivités catholiques.

Inutile de chercher le celte Samain derrière la joyeuse sauterie des spectres, zombis et autres citrouilles : pour le quidam, c’est une bénédiction qui nous vient d’outre-Atlantique, et bien malin qui y découvre les racines de la France, comme on peut les toucher dans la commémoration austère des morts, à la Toussaint. Du reste, cette festivité qui se voudrait bon enfant est prétexte, un peu partout dans notre pays, à des violences, des agressions, des incendies de voitures, enfin, à tous ces rituels « ludiques » qui appartiennent sans doute à quelque tradition que nos préfets ne manqueront pas de louer.

Une anecdote récente nous permettra de jauger à sa juste valeur cet envahissement du « ludique ». Cela s’est passé près de Cannes. Un couple a éclaté de colère lorsqu’une horde de marmots est venue quémander des bonbons. À partir de là, on repère le parfait scénario du totalitarisme sournois. Bousculant l’un des parents (une « maman » : comment peut-on agresser une « Big Mother » ?), le couple a été dénoncé par l’un de ses voisins et encourt une amende de 750 euros. La presse le présente comme « hystérique », probablement apte à résider, un jour ou l’autre, en hôpital psychiatrique. Pensez-vous ! S’attaquer à des « enfants » ! Quelle horreur ! L’enfant roi, l’enfant, l’avenir de l’homme !

Le totalitarisme se délecte du pathos, l’alimente, l’épand, en imbibe les cervelles et les muqueuses. Cette mélasse poisseuse et sirupeuse obstrue les méninges et suscite des réactions binaires, propices aux exclusions. Si l’on n’est pas pour le bien, c’est qu’on est pour le mal.

Inutile de dire que l’on peut comprendre l’explosion de colère de ce couple qui possède encore quelque saine capacité à réagir (bien que mal contrôlée).

Nous sommes sans cesse arraisonnés, harponnés, enrobés par un univers sensoriel envahissant, des sous-musiques de boîte et de supermarché, des « performances » pseudo-théâtrales, des messages injonctifs, de la réclame, de la propagande, la plupart des fois inspirés par la sous-civilisation américaine. On remarquera, néanmoins, la célérité répressive de l’autorité judiciaire, quand d’autres, qui ont chié ou pissé sur le visage du Christ, sont considérés comme des héros.

Claude Bourrinet, Bld Voltaire