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L'anneau en laiton de Jeanne d'Arc. Acquis aux enchères pour 350 000 euros par le Puy du Fou. Photo © Puy du Fou

Par Denis Tillinac

Vu de ma fenêtre. À la seule initiative des Villiers et grâce aux dons d’anonymes, la relique de Jeanne d’Arc rentre en France.

L’anneau de laiton porté par Jeanne d’Arc lors de son procès à Rouen et récupéré par l’évêque Cauchon de triste mémoire a été mis aux enchères, le 26 février, à Londres. Cet anneau offert par ses parents pour sa communion était à la main de la bergère de Domrémy lorsqu’elle avait touché sainte Catherine, apparue en vision.

C’est une relique, puisque Jeanne fut canonisée par Benoît XV après la Première Guerre mondiale. C’est aussi le témoin en quelque sorte charnel d’une geste qui enlumine notre imaginaire collectif et ennoblit notre patriotisme. L’objet n’avait pas quitté l’Angleterre depuis 1431. Sa vente était programmée depuis des mois, son authenticité aussi certifiée que possible. Or, aucune institution mémorielle, culturelle ou religieuse ne s’est manifestée, symptôme accablant d’une indifférence qui eût indigné Michelet, Lavisse et dans leur sillage les “hussards noirs” de Ferry.

 

Ils auraient dénoncé cette pente de nos pédagogues “modernes” à escamoter les riches heures de l’histoire de France. À l’aune de leur raison raisonneuse, le culte de Jeanne d’Arc ne trahit qu’une crédulité obscurantiste en voie de dépérissement. Ils se trompent.

Ce culte a traversé les siècles, il s’inscrit dans la trame qui enrôle nos héros véridiques, légendaires et littéraires pour composer notre roman fondateur. Par la grâce de Jeanne, Vercingétorix rejoint de Gaulle dans l’exaltation de la résistance à l’envahisseur ; par sa grâce, notre fond de catholicité se réconcilie avec les soldats de l’an II dans l’illustration d’une souveraineté de facture spirituelle, celle d’Antigone face à tous les Créon de la terre ; par sa grâce, notre amour de la France ne sera jamais la simple défense de la tribu ou du pré carré. Le jour où un chef de l’État et son gouvernement auront compris cela, la France sera sauvée.

Elle peut compter sur les dizaines de milliers d’anonymes qui envoient des dons à la fondation du Puy du Fou, souhaitant ainsi s’associer, fût-ce symboliquement, à l’action entreprise par Philippe de Villiers et son fils Nicolas, patron du désormais célèbre parc d’attractions. Car Villiers, alerté la veille de la vente par un ami commun, a réagi avec son impétuosité coutumière. Il s’est fait un devoir de rapatrier l’anneau que pouvait aussi bien acquérir un magnat américain ou un dignitaire qatari. En vertu de quoi la fondation a participé aux enchères et les a remportées à hauteur d’environ 270 000 euros.

La relique sera installée dans un sanctuaire, à l’intérieur du site où affluent chaque année 2 millions de personnes.

D’aucuns leur reprocheront d’accaparer le culte de Jeanne en l’enracinant chez les Vendéens. On leur rétorquera qu’il ne sera pas dépaysé sur les lieux où Soljenitsyne fut invité à honorer la résistance du peuple vendéen et au-delà à insuffler l’esprit de révolte contre toute oppression physique ou morale.

Sans les Villiers, la vente de la relique serait passée inaperçue, c’eût été une seconde condamnation pour Jeanne, et la pire : la peine de mort par oubli. Sans la levée de cette houle populaire, cet oubli de nos “élites” serait de mauvais augure pour l’avenir de la France : l’âme d’un pays, c’est une mythologie de haut étage qui enflamme les coeurs à l’unisson. Elle n’est, hélas, plus de mise dans nos programmes scolaires, mais elle n’a pas — ou pas encore — déserté la mémoire des Français ordinaires, comme en témoignent, chaque printemps, depuis six siècles, les célébrations de la victoire de Jeanne dans la ville d’Orléans. Ce jour-là, les autorités civiles, militaires et religieuses respectent une trêve de leurs chamailleries, Péguy et Thérèse de Lisieux se tiennent par la main parmi une foule toujours nombreuse et enthousiaste.

C’est la France dans ses atours les plus émouvants, la France polychrome de Saint Louis sous son chêne à Vincennes, de Bonaparte au pont d’Arcole, des instits républicains et francs-macs d’antan en blouse grise racontant à leurs potaches que Clovis fut baptisé par le truchement d’une autre sainte. La France enfin réconciliée, n’en déplaise aux idéologues à la Peillon ou à la Vallaud-Belkacem. La même ferveur sans frontières partisanes habitera nos compatriotes lorsqu’ils iront contempler l’anneau de notre héroïne la plus glorieuse. Tant mieux pour la France.